Révérend Henry Delpierre

Le Révérend Père Henry Delpierre

Sources : Guy Bataille (dans un article du Journal de la Ville de Wimereux, « Les Nouvelles de Wimereux », n°3 : « Les trente années du ministère wimereusien du Père Henry Delpierre ») – Nicole Hémard (entretien réalisé le 12 décembre 2017)

Originaire de Boulogne-sur-Mer, Henry Eugène Jean-Marie DELPIERRE est né le 11 mai 1909, dans une riche famille d’armateurs catholiques. Son nom trahit son origine. Il est descendant de corsaires de la Grande Armada. Son père : Jean-Baptiste Louis DELPIERRE ; sa mère : Marie HAUTIN. (cf photo ci-contre avec son frère Jean)  Il suit un enseignement religieux à l’institution Haffreingue de BOULOGNE-SUR-MER.  Dès cette époque il a déjà la ferme intention de devenir prêtre.  Une anecdote à ce sujet : durant enfance, il lui arrive fréquemment d’aller avec ses parents aux prédications de l’abbé Cocart à Saint-Pierre, et une fois rentré chez lui, il se prend souvent à mimer le prêtre dans son sermon, tout en agitant les bras devant l’armoire à glace avec la robe de chambre de sa mère. Voulant absolument dès cet âge être prêtre de paroisse, il deviendra cependant, dans un premier temps, moine ! Pourquoi ? Il faut savoir qu’il y avait une antipathie entre le milieu de la marine à Boulogne, et le milieu de la riche bourgeoisie « de robe » de la Haute-Ville (milieu des avocats). Cette antipathie, Henry Delpierre en souffre déjà à l’institution Haffreingue. Les portes des séminaires de cette ville étaient plutôt ouvertes au milieu structuré de l’aristocratie boulonnaise, et non pas pour les gens issus de la marine de cette ville ! De plus un de ses cousins est jésuite, et un autre franciscain. Son père fait de fréquentes retraites à Wisques, et lui étant de nature contemplatif et artiste dans l’âme, il se tourne donc vers le milieu des dominicains.

Il effectue donc des études d’art à Saint-Luc, près de TOURNAI (Belgique) et est diplômé de théologie et philosophie de l’art à l’université dominicaine du Saulchoir, à KAIN.

Le 25 mars 1929, à 20 ans, il entre à l’abbaye bénédictine Saint-Paul à WISQUES où il est ordonné prêtre. Il fait sa profession de foi religieuse en 1932, et reçoit, le 18 juillet 1937, de S.E. Mgr DUTOIT, évêque d’ARRAS, l’ordination sacerdotale au monastère, en même temps que Mgr WICQUART, évêque de COUTANCES.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il est mobilisé en septembre 1939, en tant qu’aumônier militaire, et infirmier militaire, où il participe à la campagne de 40 sur le Rhin (191e R.A.L.T. (Régiment d’Artillerie Lourde à Tracteurs) 1er groupe EM, S.P. 8721). (Il était « pointeur » de son régiment pendant son service militaire).  Il arrive ainsi sous les obus avec son régiment à BRUYERES dans les Vosges. Là, l’hôpital est en feu. Le capitaine nomme 10 soldats (qu’il sacrifiait en quelques sorte au péril de leur vie) pour sauver les malades de cet hôpital en flamme sous le feu des obus. Mission quasiment impossible ! Voyant un de ces soldats, père de famille, suppliant son capitaine de ne pas l’y envoyer, le Père Delpierre se désigne pour prendre sa place. Et le Père accomplit sa mission, au pris d’un éclat de baïonnette dans la fesse, et un éclat d’obus dans le genou, mais il revient vivant, en sauvant plusieurs personnes. Il reçoit pour cela la Croix de Guerre en juin 40 à BRUYÈRE. Il reçut par la suite la Croix du Mérite National.

Ensuite il est fait prisonnier à RAMBERVILLERS le 23 juin 40 et transféré le 25 juin 1940 au camp de REDING, Baraque 13, puis au camp de transit de SARRALBE, et enfin il est incarcéré à la prison de SARREBRUCK (Cellule 32 – Prison des Roses). Son franc-parler, notamment lors d’une prédication au cours d’une messe, où il fustige les gardes qui ont tiré sur des prisonniers pris dans les barbelés alors qu’ils avaient tenté de s’évader, lui valu 4 mois de cellules. Le 22 septembre 1940 il intègre le camp de TRIER-PETRISBERG, Stalag XII-D, à TRÊVES, aux côtés de Jean-Paul SARTRE, Pierre SIMON, le Prince Philippe de MERODE, l’abbé ETCHEGOYEN… (cf le tableau ci-dessous représentant la photo d’une peinture de Georges ROHNER sur la porte de l’armoire de la sacristie de la chapelle du Stalag XII-D, représentant le Christ avec les prisonniers, et avec au dos des notes du Père Delpierre au sujet de ses voisins de planches…)

 

« Jean-Paul Sartre, disait le Père Delpierre, était un homme de grande ouverture d’esprit et acceptait volontiers de dialoguer avec les prêtres. Des professeurs d’université organisaient dans ce camp des conférences. J’ai souvenir, disait-il, d’un cours extraordinaire de JP Sartre sur Heidegger, dont il était un spécialiste, ainsi que sur Rilke ». Les prêtres préparaient la veillée de Noël 1940 : « elle devait être la lumière dans la nuit des camps ! » Avant la messe de minuit il avait été décidé de présenter un prologue sur le thème de l’Incarnation. Ils décidèrent, avec un amis jésuite, de demander à Jean-Paul Sartre de le composer. Il accepta pour eux et pour les prisonniers, tout en se défendant de renoncer à son incroyance. Ce prologue prit le nom de BARIONA OU LE FILS DU TONNERRE. C’est sur un bout de table que Sartre rédigea cette pièce, « pour réaliser le soir de Noël l’union la plus large des chrétiens et des incroyants. » Jean-Paul Sartre décrivait la Vierge, tout en faisant parler BARIONA, un montreur d’images aveugle. Bariona est un chef de village qui, au temps de la naissance de Jésus, désespère devant les exigences de l’occupant romain, et veut la mort de sa communauté. Arrive l’annonce de la naissance d’un Sauveur. Il y voit une tromperie. Méditant de tuer l’enfant, il vient à Bethléem, et le regard de Joseph le retourne. Apprenant l’intention d’Hérode, il facilite la fuite en Egypte, et affronte les gardes du roi, rendant l’espoir possible. C’est le premier essai théâtral de Sartre, et il figure dans l’édition de la Pléiade. Sartre disait : « Ce drame qui n’était biblique qu’en apparence était écrit et monté par un prisonnier, joué par des prisonniers (60) dans des décors peints par des prisonniers ; à tel point que je n’ai jamais permis depuis qu’il soit joué ou même imprimé. » La foule des prisonniers spectateurs, rassemblés dans une immense baraque, resta émerveillée, en cette nuit de Noël 1940. Le Père Delpierre disait : « le coeur de Jean-Paul Sartre était certainement plus proche de Dieu que son intellect. » « La Vierge ne saurait l’oublier », rajoutait- il.

Il reçu dans sa baraque, la visite du Révérend-Père Don Maurus MUNCH, allemand bénédictin de l’Abbaye St-Maur, qui avait été déporté à Dachau en 1941 après qu’on eut découvert sur un prisonnier une lettre qu’il avait adressée à Don Henry Delpierre, dans laquelle il s’adressait à lui en l’appelant « Carissime Frater ». La Gestapo avait trouvé qu’il était infamant pour un allemand d’écrire à un français en l’appelant « Très cher frère » ! (Après la guerre, le Père Delpierre accomplit la démarche en hommage à ce dernier de demander, avec l’apui de Maurice Coupe de Murville,  ministre des affaires étrangères à l’époque, de lui décerner la Légion d’Honneur. Et en 1956, l’Ambassadeur de France à Bonn, François Sedoux, est venu décorer le Père Maurus Münch au Monastère Saint Matthias.)

Ses amis prêtres en détention se retrouvent souvent ensemble dans une baraque pour jouer au cartes. Lui n’aime pas cela, ayant fait le vœu de ne jamais toucher une carte. Alors, en tant qu’infirmier, il fait la tournée des baraques pour visiter et prendre soin de ses 15000 compagnons de détention, et il lui est souvent demandé un service : écrire des lettres. Devenu « écrivain publique » : il passe son temps à écrire des lettres d’amour, sous la dictée des soldats prisonniers, qui veulent rassurer leurs promises. C’est peut-être le seul prêtre à avoir écrit autant de lettres d’amour ! A nouveau, il retrouve là son plein épanouissement, allant vers son prochain pour rendre service, et aider, tel un pasteur au milieu de ses brebis.

Du Stalag XII-D, de TRIER-PETRISBERG, il s’en évade en février 1941 avec le Prince Philippe DE MERODE et l’abbé ETCHEGOYEN. Il se réfugiera chez une famille bavaroise avant de retourner ensuite à l’Abbaye de SOLESMES (où il est hébergé, amaigri, dans une pauvre cellule, au grenier, avec comme seule ouverture vers le ciel qu’une lucarne haut située, l’obligeant à monter sur une chaise elle-même placée sur la table pour voir le ciel). Il se fabriqua à Solesmes une fausse carte d’identité, prenant le nom de Benoît JOSEPH. Puis il se rend à l’abbaye de WISQUES, en octobre 1941, hébergé dans la cave, au grand secret du Père-Abbé, qui le reconnu le lendemain en entendant sa voix alors qu’il entonnait un chant lors d’un office. Mais l’abbaye était devenue le siège de l’organisation Todt (organisation de génie civil et militaire nazi). Puisqu’il est recherché, il doit alors quitter le monastère.

Comme il était infirmier en même temps, il est donc évacué secrètement de l’abbaye pour être nommé aumônier à l’hôpital de Boulogne. Mais il était lui-même très affaiblie, épuisé, après toutes ses pérégrinations depuis son évasion de prison. Plus malade que certains malades de l’hôpital, son état ne lui permettait pas d’exercer cette fonction d’aumônier hospitalier dans une ville prise sous le feu des bombardements. L’évêque écrivit une lettre demandant au Père-Abbé de Wisques de lui accorder, comme aux autres moines revenu secrètement d’évasion, de pouvoir avoir une fonction dans les paroisses aux alentours de l’abbaye.

Le 15 octobre 1941, le Père-Abbé de Wisques avec l’accord de l’évêque, voyant son zèle quasi hyperactif pour prendre soin de son prochain, le nomme finalement curé (son vœu d’enfant !), et il prend en charge des paroisses proches de WISQUES : QUELMES, LEULINGHEM, et ZUDAUSQUES-CORMETTE. Il arrive à Zudausques avec comme seuls bien une bicyclette, un rôtis de porc et une salade… Et sa fausse carte d’identité au nom de Benoît JOSEPH. Il a acquis ensuite une Norton 5 CV. Un jour qu’il faisait le plein d’essence de sa moto, il oublie à la station son porte feuille. Celui-ci tombe entre les mains des allemands avec ses deux pièces d’identité, la fausse, et la vraie avec le nom de Don Henry Delpierre (et la même photo pour les deux !). Le lendemain la police allemande vient au presbytère pour le convoquer à la Kommandantur. Il risquait d’être envoyé en camp de concentration pour une affaire si grave ! Il se rendit le lendemain à la Kommandantur, prêt à affronter son destin. Dans le luxe des dorures et le moelleux des moquettes, il fut reçu par le Général commandant la place de Saint-Omer. Celui-ci lui dit avec un très bon français : « Mon Révenrend-Père, comment pouvez-vous expliquer celà ? » Le Père Delpierre sans se démonter lui expliqua son évasion et « son obligation d’agir ainsi, face aux envahisseurs, pour survivre dans mon propre pays et servir ses valeurs ». Le Général en question lui répondit : « Vous êtes bien conscient de ce que vous risquez, et je ne vois pas comment je pourrais détricoter cette situation fort embarrassante ! ». Il le laissa ressortir pour le re-convoquer quelques jours après. Prèt à recevoir le verdict de son transfert vers les camps de concentration, il se rendit au rendez-vous, et l’allemand lui dit : « Mon Révérend-Père, j’ai réussi à résoudre votre problème : voila la carte d’identité … » et la jetant dans le feu de la cheminée de son bureau, il continua : « nous sommes bien d’accord, elle n’existe pas, elle n’a jamais existé… Nous allons brûler le CORPUS DELICTI ! » Encore une fois, la providence sauva Henry Delpierre !

A Zudausques, il s’attache donc à reconstruire et moderniser l’espace liturgique des églises sur les conseils des pères de WISQUES où, au travers de l’association « LA NEF », un courant artistique de création d’œuvres religieuses était né sous l’influence de DOM BELLOT, architecte bénédictin surnommé « le poète de la brique » et qui avait établi son atelier à l’abbaye en 1928.

Grâce à ce mouvement artistique de l’abbaye de WISQUES, il fit ériger des chapelles dans ces paroisses en remerciement à la Vierge pour avoir protégé les paroissiens durant la guerre, de même que quelques aménagement des espaces liturgiques de leurs églises ; on citera : la Chapelle Notre-Dame de la Garde à LEULINGHEM, la Chapelle du même nom à QUELMES, les fresques dans la nef et différents travaux dans l’église Saint-Maurice à LEULINGHEM, fresques dans le chœur de l’église de QUELMES. On notera aussi la création d’un baptistère dans la nef l’église de ZUDAUSQUES, ainsi que celle de deux statues (Saint Nicolas et Sainte Catherine) pour cette même église.

Le père DELPIERRE recensa 34 bombardements à Zudausques. Tout était à reconstruire !

Il était resté très lié à ses amis de détention, et notamment au Prince Philippe de MERODE. C’est ainsi que le 27 juin 1942, il fut invité à prononcer un discours au mariage de ce dernier avec Mademoiselle la Comtesse Micheline de GOUTAUT-BIRON, en l’église de Saint-Thomas d’Aquin à Paris. (Celui-ci décéda en 1974, et son épouse le 18 décembre 2017 après avoir fêté ses 100 ans le 7 novembre de la même année.)

Le Père Delpierre reçut officiellement le 12 août 1947 un dernier accord pour un an de la part du Saint-Siège (Indult « ad annum ») pour exercer à titre exceptionnel hors de son abbaye une activité de prêtre séculier (exclaustration). Cet accord fut exécuté par le Révérendissime Père Abbé de Solesmes le 2 septembre 1947. Durant cette année d’exclaustration, il devait trouver un évêque qui consentît à l’accepter définitivement dans son diocèse après sécularisation, au risque sinon de devoir reprendre sa vie de moine régulier. Devant son absence de décision, c’est dans une lettre du 30 avril 1949 que l’abbé de Wisques, DOM AUGUSTIN SAVATON, lui rappela fermement son devoir de choisir entre « la vie cénobitique et conventuelle, et l’administration séculière, réelle et féconde des paroisses confiées à son zèle ». Ce fut pour lui une bien difficile décision à prendre que de choisir entre le régime d’un monastère pour lequel il s’était engagé toute sa vie durant, avant la guerre, ou la demande d’incorporation au diocèse d’Arras pour poursuivre la tâche passionnante (où les faits l’ont conduit) de gérer des paroisses, et de les reconstruire, tâche que le « destin » l’avait amené à mener. Pour prendre cette décision, il lui fallut un éclairage. Et ce fut Marthe ROBIN qui éclaira sa route…

En 1949, Rome demande finalement à tous les moines en ministère de réintégrer leur monastère. Le Père DELPIERRE avait pris sa décision (éclairée !) : poursuivre le chemin que le Seigneur lui avait tracé et lui avait fait emprunter initialement bien malgré lui : s’atteler à gérer et reconstruire les paroisses du diocèse. Tâche au combien passionnante ! Il est nommé aumônier de l’Action Catholique Internationale pour la section de Saint-Omer. Devant sa notoriété et son succès dans la création de cette section d’ACI, l’évêque d’Arras, Mgr Dutoit, voulu le nommer Délégué Diocésain d’ACI. Le Père Delpierre a répondu à l’évêque par une belle lettre en déclinant cette proposition en expliquant qu’il n’était pas un intellectuel, mais qu’il ne voulait qu’être curé, tout simplement. Mgr Dutoit le désigna alors pour relever la paroisse de Wimereux.

En octobre 1952, le Père Delpierre quitte l’Audomarois pour la paroisse de Wimereux. C’est une foule considérable qui l’accueille : aux fidèles de Wimereux et des environs se sont joints ceux des paroisses qu’il administrait dans la région de Saint-Omer. Lorsqu’il arrive à Wimereux, la réparation de l’église est achevée, virtuellement, au titre des dommages de guerre, et bien incomplète.

L’année suivant son arrivée, la maçonnerie extérieure de l’église et la couverture, sont refaites dans le cadre des dommages de guerre.

Le 19 décembre 1954, il fait poser un acte de foi en érigeant au chevet de l’église une chapelle dédiée à Notre-Dame de l’Univers, dans les jardins de la maison presbytérale qu’il modernisa. La niche est ornée d’une Vierge à l’enfant, œuvre du sculpteur Claude Gruer.

Attardons-nous sur un événement dramatique qui mérite d’être développé et qui cristallisa l’émotion des paroissiens de Wimereux autour de leur curé. Le voici tel que nous l’a raconté Nicole Hémard lors d’une rencontre à son domicile en décembre 2017.

L’hiver 54 fut pour lui le départ d’un incroyable calvaire. Un soir de cet hiver 54, Le RP Henry Delpierre revenait en voiture de l’Hôpital de Saint-Venant où il y avait conduit des paroissiens de Wimereux (1 frères et 2 sœurs) pour leur permettre de rendre visite à leur frère hospitalisé, et tout ce petit monde avait repris le chemin du retour vers Wimereux dans la voiture du Père qui était au volant. Il s’était mis à neiger. Au passage à niveau de Lumbres, dans le sens opposé, une personne (qui plus est, une des ses anciennes paroissiennes de Zudausques) roulait à gauche, distraite semble-t-il par la personne qui l’accompagnait… Pour le Père Delpierre, l’accident frontal fut important : sans ceinture de sécurité (comme dans tous les véhicules de l’époque), le volant impacta violemment l’estomac du prêtre. Il refusa catégoriquement l’hospitalisation et rentra chez lui en dénigrant simplement sa douleur… Car le Père Delpierre n’était guère du genre à se plaindre, souffrant déjà secrètement d’un problèmes de gastrite ancienne (peut-être secondaire à une ingestion involontaire de vinaigre, par méprise avec une bouteille d’eau, du temps où il était scout). Il essaya donc de reprendre une vie normal. Le Docteur Mulliez, son médecin à Wimereux, ne pouvait pas faire grand-chose pour le guérir sur le plan médical avec les moyens de l’époque. Il lui fallait un avis chirurgical, mais qu’il remettait au calendes grecques.

En octobre 55, le R.P. Delpierre fit le pèlerinage de Lourdes. Sur le chemin du retour, à Rocamadour, il présenta à nouveau des douleurs abdominales avec hémorragies digestives basses importantes. Il rentra malgré tout en train, tant bien que mal. Voyant dès son arrivée l’état très inquiétant de son frère, Jean Delpierre (patron des pêcheries Delpierre), pris des décisions à sa place : et aussitôt il l’envoya, manu militari (c’est à dire entre les mains de sa belle-sœur) en consultation auprès du Pr Mialaret de l’Hôpital Saint-Louis à Paris. Il fut donc hébergé avec celle-ci, à Paris, près de la rue du Bac, dans un état d’épuisement sévère, lié à son anémie secondaire aux hémorragies, avec obligation de garder le lit. Ce qui ne l’empêcha pas d’aller, à l’insu de son garde malade, jusqu’au sanctuaire de la rue du Bac, pour dire la messe auprès du corps de Sainte Catherine Labouret !

Le lendemain, l’avis du Pr Mialaret fut net : « Votre cas est grave et urgent : je vous donne trois heures pour vous opérer, au-delà, je ne réponds de rien ! » Aussitôt le Père Delpierre signa une décharge en déclarant au chirurgien : « J’ai promis au Docteur Stérin que si je devais être opéré, ce serait auprès de mes amis chirurgiens de Saint-Omer ! » Il faut dire que le Père Delpierre avait beaucoup d’amis sur Saint-Omer, car il y était aumônier de la section locale de l’Action Catholique Internationale (ACI). Le Pr Mialaret lui répéta : « Vous avez donc trois heures pour être opéré à la Clinique du Docteur Stérin de Saint-Omer auprès de mes collègues locaux, au-delà je ne réponds plus de quoique ce soit ! ». La belle-sœur d’Henry Delpierre le conduisit aussitôt auprès de ses amis chirurgiens audomarois.

Dès son arrivée à la Clinique du Docteur Stérin de Saint-Omer, le Père Delpierre fut jugé inopérable dans l’immédiat, vu l’état d’anémie avancée dans lequel il était réduit. Des transfusions ont du être d’abord débutées. Il s’agissait à l’époque de transfusions directes de donneur à receveur (le Père Delpierre a d’ailleurs gardé méticuleusement sur de petites fiches les noms des généreux donateurs d’un sang si précieux et salvateur).

Il fut ensuite opéré une première fois. L’intervention fut un échec. Il fut déclaré « entre la vie et la mort ». Qui plus est, une hépatite virale post-transfusionnelle s’était déclarée. Jean Delpierre mit tous les moyens qu’il avait à sa disposition pour sauver son frère, et il ramena le jour même au chevet de celui-ci, devenu intransportable, le Pr Mialaret lui-même, en urgence, par avion particulier, de Paris à Saint-Omer ! Ce dernier ordonna de lui faire faire des radiographies. Mais la clinique n’était pas équipée de service de radiologie ! : il fallu donc déplacer en civière le Père Delpierre, dans un état critique, dans les rues de Saint-Omer, jusque dans un cabinet de radiologie en ville. On essaya de réaliser une radiographie de Transit Oeso-gastro-duodénal (TOGD) : mais aucun transit digestif ne pouvait être enregistré, car aucun produit baryté ingéré ne voulait passer l’oesophage paralysé. « Pensez à quelque chose que vous aimeriez manger !» lui dit le Pr Mialaret. Le Père Delpierre pensa à des escargots ! Cette idée le fit saliver, le péristaltisme oesophagien reprit, et le produit baryté commença a progresser, permettant la réalisation de ce TOGD. Ce dernier a révélé au Pr Mialaret le diagnostic et sa conclusion fut nette : « il faut réopérer d’urgence ». C’est ainsi que de simples escargots ont permis de progresser dans les étapes de guérison d’Henry Delpierre.

Cette seconde intervention fut réalisée par le Professeur Mialaret par une technique que seul lui connaissait dans la clinique. Elle ne fut cependant peu concluante, avec une convalescence de 9 jours durant lesquels Henry Delpierre souffrit de hoquets incoercibles, nuits et jour, sans pouvoir avaler quoique ce soit, ne serait-ce qu’une goutte d’eau.

Une troisième tentative chirurgicale eut à nouveau lieu au bout de quelques semaines. Il avait voulu être opéré un 19 octobre, trois jours avant la fête de Notre-Dame de Boulogne, à l’heure de la messe des enfants, pour qu’ils puissent prier pour lui… Son état n’avait fait que s’aggraver. Entre la vie et la mort, il pensa à rédiger son testament. Le Père-Abbé de Wisques vint lui rendre aussitôt visite, et lui envoya son ami de toujours, le Père Henri-Marie Guilluy, pour rester à ses côté, le veiller, et lui proposer les derniers sacrements. (Le Père HM Guilluy (1911–2008) était moine profès de l’Abbaye Notre-Dame de Wisques depuis 1935 ; il devint prêtre en 1939 ; il fut le Fondateur de Notre-Dame d’Espérance à Croixrault le 1er octobre 1966 – Objectif du fondateur : simplement mettre à la portée des malades, des faibles, des petits, des handicapés, cette vie monastique bénédictine qu’il a connue pendant trente ans, leur transmettre ce qu’il a reçu de ses maîtres : en particulier Dom Savaton, le Père vénéré, et à travers lui Dom Delatte.)

Pendant ce temps, toute la paroisse de Wimereux priait pour son curé. L’archiprêtre de la cathédrale de Saint-Omer était allé à la cathédrale de Boulogne emprunter la main miraculeuse de Notre-Dame de Boulogne, et était repassé à la clinique de Saint-Omer la faire vénérer par le Père Henry Delpierre. A ce moment ce dernier, sur son lit d’agonie, prit la main miraculeuse et pria la vierge pour son intercession, en lui disant : « Bonne Sainte Vierge, n’oubliez pas quand même que je suis le curé de Wimereux, et donc le curé de Honvault, où vous avez été cachée dans le puits pendant la révolution ! » L’archiprêtre rassura le Père en lui disant : « Mon Père, sachez que tous vos amis, de Saint-Omer, du monastère Wisques, ainsi que vos anciens paroissiens de Zudausques et des paroisses environnantes, sont réunis ensemble en ce moment à la cathédrale de Saint-Omer pour une veillée de prière afin de demander votre guérison. »

(Représentation du Château de Honvault au XVIIIe siècle)

Le lendemain matin, le Père Guilluy, qui était resté toute la nuit auprès de son ami mourant, fut réveillé par celui-ci lui réclamant à boire, lui qui n’avait pas pu ingérer la moindre goutte d’eau depuis des semaines. « Henri, donne-moi de l’eau ! J’ai soif !» Le Père Guilluy lui répondit : « Mais tu n’es pas sérieux, le médecin t’a interdit d’ingérer quoique ce soit ! Sois obéissant au moins une fois dans ta vie ! Écoute les consignes du médecin ! » Finalement, devant l’insistance obstinée de son ami, le Père Guilluy concéda à lui donner de l’eau. Le Père Delpierre la but, et l’eau passa, sans problème. Et il reprit aussitôt ses forces.

On prévint aussitôt le Père-Abbé de Wisques, Don Savaton, qui accurut à son chevet. Il dit au Père : « Mon petit frère, le Seigneur vient de vous laisser une trêve pour vous convertir ! » Ce fut en fait une longue trêve, qui permit à Henry Delpierre de vivre jusqu’à 92 ans ! Une trêve pour se convertir… Et sa conversion fut un long chemin de conversion pour beaucoup !

Et le Père Delpierre fut ainsi sur pied 3 jours après son intervention, le jour de la fête de Notre-Dame de Boulogne !

Il n’en reparla plus jamais, mais au fond de son cœur, il savait qu’il devait sa guérison à l’intercession de Marie. Il eut d’ailleurs, et depuis toujours, une grande dévotion pour Notre-Dame. Il conservait toujours sur lui quelques feuilles sur lesquelles il avait recopié quelques lignes, qu’il avait fait siennes, de l’acte de consécration à Jésus par Marie de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Ce document fut retrouvé, très effrité, dans ses vêtements, après sa mort. Il commence ainsi : « Sainte Vierge Marie, Mère de Monseigneur et très aimé Jésus, pour qui je veux être à jamais une hostie d’amour et de louanges, je renouvelle aujourd’hui ma consécration de moi-même que je vous ai faite verbalement le 11 juillet 1932. Moi, Henry Eugène Jean-Marie Delpierre, pêcheur infidèle, je renouvelle et ratifie entre vos mains les vœux de mon baptême… Je me donne tout entier à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, pour porter ma croix à sa suite tous les jours de ma vie… » et au dos de ce document on peut lire, rédigé de sa main : « Wisques, Saint Bernard, 20 août 1937, Henry Jean-Marie Delpierre, moine bénédictin – 2 février 1938 – Prison de Sarrebrück 19 août 1940, premières Vêpres de la Saint Bernard – Zudausque, le 24 aout 1942 – Lelinghen le 1er mai 1944 – Mont des Cats 25 août 1948 » (retrouvé le 21 février 2003) –

Cet épisode de souffrance fut un réel moteur dans le redémarrage de la vie paroissiale, devant ce jeune prêtre dynamique de 44 ans, qui souffrit le martyr pendant 4 mois, et qui dut sa guérison en partie à Marie ! Tous les paroissiens de Wimereux se sont rendu compte de sa grande dévotion à Notre-Dame. Tous furent heureux de le retrouver. Avec un tel « blanc seing » (on pourrait presque l’écrire ici « blanc saint »), il put ainsi conduire la reconstruction de l’église de Wimereux dans l’esprit quelque peu révolutionnaire des moines de l’Abbaye de Wisques d’après guerre, qui annonçait celui de Vatican II, en modifiant considérablement l’espace liturgique de son église. Peu de statues, simplicité et pureté des lignes, pureté aussi des matériaux bruts, mis en relief par la lumière colorée des vitraux…

Ses paroissiens auront désormais la plus grand indulgence pour leur curé, le considérant comme guéri par l’intercession de Marie.

En 1957/1958, le Père décide, comme il l’avait déjà fait dans la région de Saint Omer, de moderniser l’espace intérieur de l’église (autels, vitraux…). Il fait appel à Henry Lhotellier et Maurice Rocher pour les vitraux. Henry Lhotellier était secrétaire du mouvement d’Art Sacré « La Nef » dont le RP Delpierre était membre et Mgr DUTOIT président… Henry Lhotelier fit des essais de vitraux pour l’église de Wimereux, et le R.P. Delpierre les fit installer à la place des fenêtres du presbytère.

Suite au Concile Vatican II, de nouvelles transformations sont opérées en 1967/1968. Fidèle à la réputation des Bénédictins, « Moines bâtisseurs », et dans le même esprit pastoral que l’abbé Lebègue en son temps, il fait bâtir en 1974, au nord de Wimereux, une seconde église dédiée au Christ-Ressuscité pour desservir les nouveaux quartiers.

Les fonds nécessaires pour tant de travaux auront diverses sources, mais proviendront principalement de la famille Delpierre, riche famille d’armateur boulonnaise. Son frère, Jean Delpierre, devint le patron des « Pêcheries Delpierre », qui porteront le nom de « Pêche & Froid » à partir de 1960. Pour l’anecdote, ce dernier aimait à plaisanter en répétant « Moi, c’est Delpierre, Pêche et Froid, et mon frère Henry, c’est Delpierre, Prêche et Foi ! »…

29 ans après son arrivée, les problèmes de santé le contraignent à remettre sa démission à l’évêque. Il quitte Wimereux le 23 août 1981, laissant dans la commune une empreinte indélébile, pour se retirer à Inxent-sur-Course, et y seconder l’abbé DUCATEL.

Vous retrouverez la période de l’histoire de l’église de l’Immaculée-Conception concernant le R. P. Delpierre aux chapitres 5, 6, et 7 du « Récit d’une aventure » en cliquant sur :

Il fêtera son jubilé d’or sacerdotal à l’Abbaye de Wisques en juillet 1987, « dans la beauté du chant grégorien et dans la piété fraternelle des religieux, en présence du Très Révérend Père Supérieur Gérard LAFOND, du Révérendissime Père Abbé GAILLARD, en retraite, et du Révérend Père Abbé GUILLUY, supérieur du monastère de CROIXRAULT, (…) avec la présence dans l’assemblée de l’Abbé Alain DEPREUX, du Docteur BESSON, maire de Wimereux, de Monsieur Albert GOURNAY, président du Conseil Paroissial de Wimereux. » (d’après l’article de Guy Bataille dans La Voix du Nord du 29 juillet 1987).

Le 7 octobre 2001, le R.P. Delpierre décède à INXENT, et c’est Nicole HEMARD, son élève en matière de sculpture à Wimereux, qui prendre en charge le quasi-prieuré de Subiaco qu’il avait fait construire à INXENT-SUR-COURSE.

Des documents concernant le R.P. Henry Delpierre, ont été redécouverts en 2016 lors d’une visite aux archives diocésaines (depuis le jeune moine bénédictin d’avant-guerre jusqu’au curé paroissial retraité de Wimereux, en passant par sa rencontre avec Sartre dans les camps de prisonniers en Allemagne durant la 2nde guerre mondiale). 

Cliquez sur la vignette ci-dessous pour visualiser le document d’archive en question (document n°15)

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