Abbé Joseph Humez

L’Abbé Joseph Humez

Le Père Joseph Humez nous a fait l’honneur de nous recevoir chez lui pour expliquer sa vie, sa vocation, sa mission pour les pauvres et les malades. Dans son séjour, un tableau : des pêcheurs sur leur barque, lançant leurs filets en mer : « pêcheurs d’hommes »… Voici donc sa vie, telle qu’il nous l’a énoncée, dans sa totalité.

Il est fils de petits commerçants (boulanger-pâtissier) installés à Outreau, ville ouvrière, où habitaient la plupart de ceux qui travaillaient dans les entreprises métallurgiques de l’époque (usines de la Liane, les APO). « On appelait Outreau, « La Rouge », très socialiste, et Le Portel, « La Blanche »… », explique-t-il. (« Le Portel, ajoute-t-il, a bénéficié très tôt, de l’implantation d’écoles privées catholiques, puis Outreau a surenchéri ensuite avec l’implantation d’écoles publiques  modernes bien équipées, bien avant les autres villes avoisinantes. A cette époque, il y a eu jusqu’à 100 prêtres au Portel, il n’en reste plus qu’un actuellement : Jo Leprêtre », précise-t-il). Sa mère profondément chrétienne lui a donné cette foi enracinée au corps. Son père était issu de fermiers des Flandres près de Renescure (Le Nieppe) (en zone encore francophone). Il est né le 15 août 1931 avec un frère (faux-)jumeaux. (Ce frère a d’ailleurs repris le commerce de sa mère). Il est donc né dans une famille chrétienne baignant dans un monde ouvrier. Sa vocation de prêtre vient de cela et de plusieurs autres facteurs. D’abord, il a été très marqué par le charisme d’un prêtre de l’époque qui était très proche des enfants, D’autre part la fréquentation de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) y a sans nul doute contribué. « Enfin, ajoute-t-il, pour expliquer ma vocation je donne cette anecdote : pendant la guerre, j’étais à l’école laïque « et obligatoire », et fort heureusement pas à l’école privée catholique. Ceci m’a permis de rencontrer des enfants de tous milieux, et qui ne partageaient pas forcément ma foi. Il y avait à cette époque une certaine rivalité caricaturale entre l’instituteur de l’école publique, plutôt résistant, et le curé, qui était plutôt pétiniste. De là ma volonté d’évangéliser ce monde ouvrier pour montrer le vrai visage de l’église. Quand je suis rentré de l’école, un soir, j’ai dit à ma mère : j’aimerai qu’ils connaissent Jésus ! J’avais une douzaine d’année à l’époque ».

« Et je suis donc allé au séminaire. J’ai fait mon service militaire pendant 2 ans, avec 3 autres séminaristes (nous avions comme point commun d’être opposés à la guerre d’Algérie). Une fois prêtre, j’ai été nommé vicaire dans un bourg rural, Audruicq, mais où il y a avait aussi de nombreux ouvriers, qui travaillaient dans une petite usine familiale, la fonderie Gresset. Là les jeunes étaient littéralement exploités.  C’était un milieu très pauvre. Avec eux, j’ai décidé de fonder une équipe de JOC qui était rattachée à Calais. Malheureusement la maladie m’a retenu dans mes activités. J’ai été hospitalisé pour une appendicite aiguë. Cependant le doyen d’Audruicq était fatigué car ayant connu la captivité, et j’ai du revenir assez vite, encore convalescent. Là malheureusement j’ai contracté une primo-infection auprès d’une jeune anglaise tuberculeuse (dont les parents avaient été déportés) chez qui un jour j’ai été appelé. J’ai donc du me soigner à la montagne. Dans les suites de cette primo-infection se sont déclarés d’autres problèmes de santé notamment rénaux (avec hématuries), révélateurs de malformations urinaires de naissance. Celles-ci pouvaient entraîner de graves conséquences et une indication de plastie urétérale a été posée. J’étais à cette époque près d’Annemasse et devait me faire opérer à Lyon. Un de mes frères, alors étudiant en médecine à l’époque à la Catho, a insisté pour que je sois opéré sur Lille. Il a pu assister à l’intervention, qui malgré tout s’est soldée par la perte d’un rein. Pendant 70 jours, j’ai été hospitalisé au CHR où j’ai connu la souffrance (avec des sondes métalliques dans le corps). Pendant deux ans, j’ai du garder le repos.  Pendant ce temps je n’ai eu aucun ministère. »

« Je vous citerai une autre anecdote (vécue durant mes soins post-opératoires rénaux dans un hôpital de Campagne-lès-Hesdin), qui reflète bien la distance de l’Eglise, vue de l’extérieur, et le monde « des petits » : il y avait dans cet établissement beaucoup de pauvres, issus de milieux ouvriers ou paysans. Un jour, alors que je descendais dans la salle de repos des hommes, l’un d’eux, qui regardait la télévision, me dit « viens vite, viens voir les clowns ! ». Il regardait une retransmission du Concile Vatican II, en direct depuis la basilique Saint-Pierre, où tous les évêques se tenaient rassemblés avec leurs mitres, et les popes avec leurs tiares. J’ai été surpris par ailleurs d’un autre type de comportement, preuve d’une ouverture d’esprit : dans cet établissement, un médecin, socialiste, qui se disait non-croyant, me prêtait son bureau le dimanche pour que je puisse y dire la messe ! »

« C’est donc ainsi que jeune prêtre j’ai été marqué et sensibilisé par deux souffrances : celle du monde ouvrier, et celle des malades. J’ai été nommé ensuite à Notre-Dame de Boulogne en 1962. Après avoir côtoyé le monde de la maladie, le vicaire épiscopal à donc jugé bon que je m’occupe dès lors de l’équipe d’aumônerie. Le doyen, le père Charlet, en m’amenant la main de la statue miraculeuse de Notre-Dame, pour m’aider à la guérison, me disait : « il faut avoir connu la maladie pour comprendre les malades. » (il en savait quelque chose, il était lui même atteint d’une leucémie.)  Encore faible, j’ai effectué à la cathédrale, dans le froid, à la demande du doyen, une messe de funérailles. Dès lors, après 3 jours debout, je me suis retrouvé 1 mois au lit. J’ai donc du retourner au CHR de Lille. A la cité hospitalière, j’ai découvert une aumônerie gérée d’une manière très administrative : nous étions identifiés par des numéros, sans laisser place à la dimension humaine. J’ai constaté aussi là-bas les conditions difficiles de travail du personnel soignant. On m’y a proposé l’extrême onction (comme on disait à l’époque). J’ai compris alors que je pouvais mourir bientôt… »

« J’ai ensuite été nommé à Aubigny-en-Artois auprès du père Harlé. Puis comme j’avais demandé d’être proche du milieu ouvrier, on m’a nommé ensuite en 1966 vicaire à Saint-Patrick à Boulogne-sur-mer. Nous étions donc 2 vicaires à habiter au presbytère de Saint-Patrick autour du curé de l’époque, le Père Colson. Ironie du sort, ou clin d’œil de Dieu, je suis donc revenu sur mes pas à Boulogne, après quelques années d’éloignement. En 1971, j’avais demandé à vivre plus près des gens, et, à défaut de pouvoir construire un lieu d’habitation et de culte dans Transition même, malgré une lettre du Père Colson au maire de l’époque, j’ai obtenu un logement aménagé dans la moitié d’un baraquement à côté de l’école maternelle Fabre d’Eglantine, (baraquement qui servait de salle de caté), et où je suis resté pendant 5 ans. J’étais ainsi plus près du monde ouvrier de Transition ; j’y ai connu les demi-lunes, les cités provisoires… »

Pour ce quartier populaire, il est resté « Jo », un homme d’église, « en mission ouvrière », mais aussi leur voisin de « baraquement ». Actuellement il habite avec les autres prêtre du doyenné au Parvis Notre-Dame, mais Il n’a pas toujours eu la prestigieuse cathédrale de Boulogne comme imposante voisine. Longtemps donc il a habité près de Transition, près des baraquements d’après-guerre et des immeubles HLM. Après la guerre, il était urgent de reloger tout le monde, mais c’est sûr, ce serait « transitoire » ! Et le transitoire est souvent ce qui dure le plus longtemps. Ce fut ainsi que naquit le quartier de « Transition ». (Il fallu changer de siècle pour le voir changer quelque peu de visage.) Il y a veillé sur les familles qui y ont été logées, entre 1966 et 1976 (puis par la suite sur leurs enfants et petits-enfants à la fin des années 90). Dans les années 60-70, c’était une autre époque : le quartier n’était pas frappé par le chômage ni gangrené par la drogue. « Le port donnait du travail à tout le quartier, c’était le temps béni des dockers, tout le monde se levait aux aurores, y compris les mères de famille qui travaillaient dans les usines de Capécure. J’ai partagé la vie de ces gens pendant tellement longtemps… » D’ailleurs, pour tout le monde, ce n’était ni « mon père », ni « monsieur le curé », mais c’était Jo et puis c’est tout. Jo touchait tout le monde, aux baptêmes, aux mariages, et aussi aux enterrements quand l’église était pleine et qu’il pouvait raconter la vie du défunt comme s’il faisait partie de la famille… ou parce que, justement, il en faisait partie. « J’en ai connu des drames dans le quartier, mais il y avait une telle solidarité entre tous ces gens, quelque chose qu’on n’explique pas qui est propre aux gens de mer. Quand quelqu’un mourait dans l’immeuble, les voisins faisaient une quête pour aider la famille. Même si on n’avait pas de sous, on avait toujours une pièce pour ça. » Joseph Humez a gardé une grande estime pour ses protégés de l’époque.

« J’ai ensuite été envoyé à Arras, toujours auprès du monde ouvrier, dans une équipe de prêtres, religieuses et laïcs, où je suis resté pendant 10 ans. J’y ai eu une trop courte expérience en tant que prêtre-ouvrier (dans le cadre de la JOC). Ma révolte face à l’exploitation des ouvriers m’a coûté mon renvoie. Je suis resté plutôt « en Mission Ouvrière ». Ensuite, on m’a nommé pendant 3 ans à Guînes, où je me suis retrouvé un peu isolé. Puis à nouveau nommé à Boulogne, pour lancer une équipe d’aumônerie avec Gilbert Tierny. Je me déplaçait fréquemment à la Catho à Lille pour une formation, afin à mon tour de former l’équipe de laïc de l’aumônerie de l’hôpital de Boulogne et de la Clinique. Je n’étais pas aumônier de l’hôpital, mais j’accompagnais l’équipe d’aumônerie, ceci pendant 10 ans. En même temps, avec le Père Philippe Minart, j’aidais le secteur sud du doyenné, pour épauler les paroisses (Isques, Hesdigneul, Pont-de-Briques). J’habitais à la Mission de la Mer, avec le Père Michel Maes, bien connu et aimé du monde populaire des marins (il était secrétaire du Comité épiscopal de la Mission en monde maritime). J’ai ensuite été nommé, pour succéder au Père Michel Leblanc, à la paroisse Saint-Patrick de Boulogne en 1990, avec le Père Claude Coolens. J’ai du quitter la Paroisse et Claude est resté seul curé de Saint-Patrick (il est décédé en 2012 d’une leucémie). Mais je suis resté très attaché à cette paroisse ! »

C’est d’ailleurs à la salle Louis-Blanc de Transition que « Jo » a fêté ses 50 ans de sacerdoce, le dimanche 29 juin 2008, lors d’un rendez-vous festif et fraternel intitulé le Festi-Frat. C’est avec une grande émotion qu’il ré-ouvre alors le « Livre d’Or » qui lui a été offert à cette occasion, avec des photos souvenirs, les cartes et tous les petits mots rédigés à son intention par tous ceux qu’il a fréquenté, ouvriers, chômeurs, syndicalistes, équipe du centre social de la CAF, par les associations et mouvements dont il a fait parti (JOC, ACO, ADEFOR (Association de Droit à l’Emploi, à la Formation, à l’Orientation et à la Réinsertion)), et par des hommes politiques qu’il a côtoyé pour son action en faveur des pauvres… Tout homme d’église qu’il est, l’ancien curé de Saint-Patrick ne fait pourtant pas d’angélisme, il sait bien que le Chemin-Vert d’aujourd’hui compte plus de délinquants que d’enfants de chœur. « Quand j’y étais encore, au début des années 90, je m’étais fait piquer les rétroviseurs de la voiture. » Mais cela ne l’empêche pas de continuer à y faire un tour. « Les gens me saluent, « Allo Jo ! », qu’ils me disent. Il a gardé l’accent et les expressions du quartier, issu des gens de la mer, ce qui ne doit guère lui servir dans les rues précieuses de la Haute-Ville. Mais derrière cet accent, il sait qu’il y a un esprit de fraternité réel qu’il a gardé dans son cœur ! Il termine son entretien par ces mots : « Ça n’a pas été facile dans la vie depuis 11 ans, avec des hauts et des bas, mais ce qui est resté important c’est l’attachement au Christ ». Et de finir par une citation de l’évangile de Saint Jean qu’il avait choisi pour son ordination : « C’est par ce signe que tous vous reconnaîtrons pour mes amis, si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35).

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