Impressions après une conférence dans le monde exotique et fantasque de Pierre Loti, donnée par Jacqueline Solvet

C’est comme dans un roman que, ce lundi 19 août, Jacqueline Solvet nous a amené sur les pas de Louis Marie Julien Viaud plus connu sous le nom de Pierre Loti.

Pierre Loti, l’écrivain qui s’est fait voyageur pour transformer ses périples en romans et prolonger ses rêves d’évasion.

Devant une salle bien pleine, l’ancienne habitante de Rochefort (ville natale de Pierre Loti) nous a raconté des moments choisis qui éclairent l’histoire de ce jeune collégien que ses professeurs de français qualifiaient de nul en dissertation française et qui sera membre de l’Académie Française. Elle nous a raconté sa vie d’officier de marine, son goût de l’exotisme et une grande et belle carrière d’écrivain qui s’ouvre avec « Le Roman d’un Spahi » qu’il sort alors qu’il est lieutenant de vaisseau. Jacqueline Solvet nous a offert un récit passionné et passionnant parsemé d’illustrations projetées. Une belle invitation à ouvrir les livres de Pierre Loti et de prendre rendez-vous pour la prochaine conférence !

Vous qui connaissez l’église de l’Immaculée Conception de Wimereux, vous avez constaté la vue splendide qui se présente au visiteur alors qu’il sort de l’église par le parvis : un panorama vers l’Ouest sur le Wimereux se jetant dans la mer s’offre aux yeux émerveillés, et, se détachant à l’horizon, les nombreux navires qui traversent le Channel, parfois sur un fond de magnifiques soleils couchants. C’est comme un appel au large, à l’aventure, que vous pouvez ressentir pour parcourir le monde. Et c’est sûrement cet appel du large et de l’aventure, non vers le soleil couchant bien connu, mais plus loin vers le pays du soleil levant si mystérieux et inconnu,  qu’a ressenti le jeune Pierre Loti depuis sa ville natale maritime de Rochefort. Son oeuvre et sa vie viennent de là ! Sa vie, c’est ce que nous a expliqué Jacqueline Solvet dans sa captivante conférence.

En voici une présentation très restrictive et personnelle, qui n’en est qu’une pâle esquisse, conçue pour essayer de donner, à ceux qui n’ont pas pu l’écouter, sinon du regret, en tout cas la même envie d’en savoir plus sur l’œuvre de ce personnage haut en couleurs …

PS : La maison natale de Pierre Loti à Rochefort est devenue un musée, dont la restauration est soutenue par la Fondation du Patrimoine, tout comme celle de l’église de l’Immaculée Conception de Wimereux. Cette conférence a d’ailleurs été donnée dans le cadre des activités culturelles visant à sensibiliser et soutenir l’action de l’AEICW dans le financement de la restauration de cette église.

« Il naît, sous le nom de Julien Viaud, le 14 janvier 1850, de Nadine Texier et Jean-Théodore Viaud, secrétaire de mairie, dans cette fameuse maison qu’il transformera plus tard. Une famille protestante où dominent les femmes, la mère et les tantes, et dont Julien est le dernier fils. » Surprotégé par celles-ci, il recevra son instruction uniquement à la maison et ne sera vraiment scolarisé qu’à l’âge de 12 ans, car le trajet entre le domicile et le lieu de scolarité (300 m) semblait trop risqué pour sa mère. « L’aîné, Gustave, objet d’une admiration fascinée de son cadet, meurt en mer au large de Ceylan, en 1865, la même année que la meilleure amie de Julien, Lucette Duplais. L’année suivante, le père est injustement accusé de malversations et perd sa situation. Dès l’âge de seize ans, le jeune Julien sait qu’il va devoir bientôt assurer le salut matériel de sa famille. Reçu à l’École navale à Paris, il prend la mer en 1870, comme aspirant de première classe, suivant l’exemple de son cher Gustave. » (extrait de « Pierre Loti, Journal Intime »)

Pierre Loti, devenu officier de Marine, observe et écrit : il devient un écrivain voyageur, doté d’une personnalité fantasque, au goût du déguisement, du maquillage, de l’étrange et du secret. Il ne rêve que d’ailleurs, d’horizons lointains et de filles des îles, car les femmes seront le vecteur de son goût pour l’exotisme et pour concrétiser ses rêves d’adolescent.

(Pierre Loti dans son salon Turque dans sa maison de Rochefort)

Dès lors, il ne cessera plus de sillonner le monde en bateau, avec de longs repos à son port d’attache familial de Rochefort, qu’il embellit de collections d’objets achetés ou volés. En 1872 il est à Tahiti où on lui a dit, à tort, que son frère avait eu deux enfants d’une indigène. Lui-même tombe amoureux de quelques jolies Polynésiennes et reçoit de la reine Pomaré le surnom de Loti (nom d’une fleur tropicale), qu’il donnera par la suite à un de ses personnages avant d’en faire son propre pseudonyme d’écrivain, l’officier Julien Viaud étant, sinon interdit d’écrire, tenu à une réserve peu compatible avec son tempérament exalté.

Même adulte, il gardera toujours une âme d’enfant, faisant parfois les quatre-cents-coups avec ses camarades marins (comme tirer sur les sonnettes des maison le soir, ou lancer des rats dans les jambes des belles élégantes sur le boulevard… )

Son œuvre, souvent autobiographique, et souvent emprunte d’exotisme, nous conduit en Turquie (Aziyadé), au Sénégal (Le roman d’un spahi) ou au Japon (Madame Chrysanthème) dont le succès fut immense et qui inspira à Puccini, Madame Butterfly.

En 1877, il rencontre en Turquie Hatice (prononcer « Hatidjé »), belle et taciturne odalisque aux yeux verts, avec qui il vivra une très grande histoire d’amour. Elle appartenait au harem d’un dignitaire turc. Sur la base de son journal, en 1879, il écrit Aziyadé, où il transforme certains détails, le livre se terminant par la mort des deux amants.

Il est fasciné par la Turquie, et sa capitale, Istanbul. Il fut de la Turquie l’ami passionné, le citoyen, le reporter, le dessinateur, le poète, le romancier, le défenseur même, l’ambassadeur officieux contre la déstructuration de l’Empire Ottoman. Il en fut aussi le photographe avisé. C’est au cours d’un long séjour de vingt mois, de 1903 à 1905, que Loti réalisa un reportage exceptionnel sur celle qui fut à ses yeux « la ville unique au monde », la Constantinople chargée d’Orient et de mystères. Pour lui, photographie et journal intime expriment la même nécessité d’amarrer la réalité au rêvel. Ses photos sont un témoignage qui privilégie, entre Bosphore et Corne d’Or, l’univers des mosquées et des quartiers humbles. Il fut aussi, dès le début du XXe siècle, le défenseur des femmes musulmanes éprises de liberté.

 

Il découvre l’Orient en 1883. Il découvre l’Asie, c’est la campagne du Tokin. Loti ne combat pas, c’est un marin. Il écrit trois articles dans le quotidien Le Figaro. Il n’accepte pas que l’on gâche toutes ces vies. Il réagit à la colonisation, qui appauvrit l’Asie. C’est un conservateur humaniste.

Il a aussi voyagé de l’Égypte à Tahiti en passant par l’Inde… Mais le cadre de ses romans n’a pas toujours été aussi exotique : avec « Pêcheurs d’Islande » il décrit la vie des pêcheurs bretons (l’amitié des matelots l’a rendu sensible à la condition des Paimpolais), et son roman « Ramuntcho » se situe au Pays Basque. Dans ces deux romans, il a su exploiter l’exotisme régional en racontant l’âpre beauté de la Bretagne et son attachement au Pays basque où il termine sa vie.

Il fut commandant à deux reprise la canonnière « Le Javelot », stationnée à Handaye.

Il montre du côté japonais que notre culture nous empêche de pénétrer la culture de l’autre. L’accueil a été très bon. Mais ses œuvres, critiquées, ont mal vieilli. Le texte « Les Derniers Jours de Pékin », qui mentionne des milliers de cadavres, a horrifié. Il arrive à Pékin après la Guerre des Boxers (1900-1901), la ville est dévastée. La Chine est une proie des puissances occidentales. L’Europe croit devoir bouleverser le monde. Il a aussi décrit les atrocités commises par les Chinois. En Asie, on découvre son regard singulier. L’auteur de « Madame Chrysanthème », « Propos d’exil » et « Japoneries d’automne » a élevé son art à son sommet.

C’est un descripteur de conflits. C’est aussi un reporter. Il savait dessiner et photographier. Il ne veut pas construire un discours politique. Avec lui, il n’y a pas de « grand état d’Orient décadent ». Il pose un regard général sur l’humanité.

De l’Inde à Tahiti, de la Turquie au Sénégal, ses ouvrages, ses dessins, ses articles de presse, ses photographies, mais aussi sa maison, témoignent de la vie et des découvertes de cet arpenteur des océans. Il ne cessera de sillonner le monde en bateau, avec de longs repos à son port d’attache familial de Rochefort, où il acquit un château qu’il embellit de collections d’objets, et de salles à l’architecture exotique, témoins de ses nombreux voyages et de ses passions pour les ailleurs.

On l’associe à un auteur qui a produit du cliché. Dans ses romans sentimentaux, il y a un côté délicat, désuet. Il est confronté au Tonkin, à l’incommunicable. Auparavant, Istanbul a été la matrice de son œuvre. Pierre Loti a des a priori, certes, mais c’est surtout notre lecture qui est colonialiste. Son style est décrit comme impressionniste. Il est un observateur minutieux du monde. Il écrit tous les jours. Ce qu’il voit le glace et contribue à son pessimisme.

Il devient riche, célèbre. À 42 ans, il est élu à l’Académie française contre Émile Zola.

Il eut une vie sentimentale, conjugale et familiale hors du commun. Il se maria d’abord au Japon avec « Mme Chrysanthème ». Ce mariage ne durera que le temps du séjour et la jeune fille put par la suite se marier avec un Japonais. Cette pratique était alors courante au Japon. Le 21 octobre 1886, il épousa Jeanne-Amélie-Blanche Franc de Ferrière (1859-1940), d’une famille de notables bordelais. En 1887, elle mit au monde un enfant mort-né, fait une forte poussée de fièvre qui la laissa à moitié sourde, puis, le 17 mars 1889, elle donna à Loti son seul fils légitime, Samuel Loti-Viaud dit Sam Viaud. En 1894 il rencontra Juana Josefa Cruz Gainza (1867-1949) dite « Crucita » à Hendaye, jeune femme d’origine basque qui devient sa maîtresse. Elle lui donne quatre fils non reconnus.

Ce grand voyageur retrouva à la fin de sa vie sa maison de famille à Rochefort-sur-mer, devenue au fil du temps un musée.

Il est mort à Hendaye le 10 juin 1923. Après ses funérailles nationales en 1923, Loti est enterré selon ses indications dans le jardin des Aïeules, ses tantes, dans l’île d’Oléron, où il jouait quand il était petit…

En 1925, son fils Samuel publie son journal intime.

Sa maison.

Au sein de sa maison comme dans ses ouvrages, Pierre Loti a tenté désespérément de retenir le temps qui passe en recréant les paysages visités, les émotions ressenties. En 1969, la commune de Rochefort achète à son fils Samuel la maison, qui devient musée municipal en 1973. La Maison de Pierre Loti est aujourd’hui classée monument historique, et labellisée Maison des Illustres. Elle bénéficie de l’aide du Loto du Patrimoine (cause d’une polémique, en raison des attitudes parfois antisémites de Pierre Loti). Hanté par l’angoisse de la mort, l’écrivain s’attache aux objets, collectionne de petits riens et de grandes œuvres avec un égal amour. Ce n’est pas tant la valeur intrinsèque des choses qui l’intéresse que leur puissance évocatrice, la charge émotionnelle qu’elles susciteront lorsque son regard les effleurera. Pierre Loti entreprend les grandes transformations dans la maison familiale après ses premiers grands succès littéraires à partir de 1880. Il recréera ainsi dans chaque pièce une ambiance spécifique exotique, souvenir de voyage… Elles nous transportent dans les mondes magiques et exotiques du Moyen-Âge et de l’Orient, revus à travers l’imaginaire de l’écrivain voyageur. (Seule sa chambre restera d’une simplicité, d’un sobriété, très spartiate.) Les salles de sa maison portent les noms suivants : la salle renaissance (où il donna une réception en tenue d’époque, lui déguisé en Henri IV), la salle gothique, la mosquée, le salon turc et la chambre arabe.

(Pour en savoir plus sur sa maison natale et son projet de restauration : http://www.maisondepierreloti.fr/ )

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