Retour sur la 4e conférence : la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, Père Derycke 10/8/20

La loi de Séparation des Eglises et de l’Etat

Conférence du Père Hugues Derycke,
Réflexions, et Débat

Le Père Hugues Derycke est prêtre de la Mission de France, travaille à l’ESSEC (Cergy-Pontoise). Il est prêtre-modérateur de la Paroisse Saint-Jean-du-Wimereux, ancien vice-recteur de l’Institut catholique de Toulouse et ancien professeur à la Faculté de théologie.

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La loi de Séparation de 1905 n’aura pas lieu.

Entre Giraudoux et l’inspecteur Colombo !

« la loi de 1905 une loi attendue et pourtant plus étonnante et tolérante que prévue »
Ce qui en fait une loi intouchable !

Conférence du Père Hugues Derycke – 10 août 2020
Réflexions, débat et compléments d’informations

Le 10 août 2020, dans le cadre des rencontres estivales du lundi, organisées par l’Association des Amis de l’Église de l’Immaculée Conception de Wimereux (AEICW), le Père Hugues Derycke nous a entraîné dans le passionnant récit de la genèse de la Loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, avec toutes ses implications actuelles. Pour son exposé, il s’est aidé de l’éclairage de deux penseurs contemporains en matière de laïcité, tous deux « religieux », l’un protestant (Jean Baubérot), et l’autre un prêtre catholique (Émile Poulat). Qui mieux que des religieux pour parler de laïcité ?

L’ouvrage de Jean Baubérot (sur lequel s’est basé le Père Derycke pour sa conférence) s’intitule : « La loi de 1905 n’aura pas lieu ». Il s’articule en trois tomes : le premier porte le sous-titre suivant : « Histoire politique des Séparations des Églises et de l’État (1902 – 1908) – Tome 1 – L’impossible « loi de liberté » (1902 – 1905) » (Édition des fondations de la maison des sciences de l’Homme, 2019)

Écoutons ce qu’en dit Hugues Derycke :

« Il s’agit d’un ouvrage de 400 pages, denses d’informations, croustillantes de récits des journaux et d’archives des débats de l’assemblée nationale, et un titre provocateur qui volontairement fait signe à celui de la pièce de Jean Giraudoux « la guerre de Troie n’aura pas lieu » jouée en 1935. Cette pièce anticipait l’inéluctable conflit de la seconde guerre mondiale de 39-45.

Jean Baubérot s’engage dans une œuvre consistante, en trois tomes, le second traitant de la loi de 1905, et le dernier de la réception de celle-ci, qui met à jour le contexte politique et social de la loi de Séparations des Églises et de l’État. Au-delà du titre, l’universitaire emprunte une pédagogie qui se réfère explicitement aux enquêtes de l’inspecteur Columbo. Série policière américaine de 10 saisons entre 1968 et 1978, où le crime et le criminel sont connus dès les premières minutes, mais où tout l’art convient à déployer des pistes évidentes qui séduisent le spectateur mais qui s’épuisent d’elles-mêmes en perdant toute probabilité au fil de l’enquête.

Telle est la loi de séparation de 1905, dont nous savons qu’elle est une loi d’apaisement porté par le brio d’Aristide Briand dans une période troublée d’antagonismes et de tensions multiples. Cette réception comme une loi d’apaisement est régulièrement célébrée, mais nous en oublions souvent le contexte de violences verbales mais aussi physiques qui y a présidé.

La somme d’informations et d’anecdotes disponibles livrent une analyse précieuse sur les positions politiques des partis et des confessions religieuses, tout en manifestant leur diversité à l’intérieur d’un même camp. »

Première partie

Le contexte de 1870 à 1905 en France et Rome

République Laïque et fille aînée de l’église face à face

De la Restauration à la République ; Que faire du Concordat de 1801 ?

Au travers de cette présentation, nous avons découvert, grâce au Père Derycke, toutes les subtilités qui ont conduit à l’instauration de ce cadre large qui n’est qu’un lieu commun, un paradigme, habilement tissé pour rapprocher les anti-cléricaux des catholiques afin de préserver l’unité nationale, et qui a englobé au dernier moment toutes les religions. (Nous doutons que les juifs de la Diaspora, dont la religion ne se transmet pas par conversion, se reconnaissent dans le terme d’ « Église », encore moins les musulmans… ). Comble de l’ironie, cette loi, qui avait été brandie par Émile Combes comme une menace pour calmer un clergé remuant épris de liberté vis à vis de l’État (au même titre que la bombe nucléaire durant la guerre froide fut une menace pour ne pas entrer en confits belliqueux), cette loi de laïcité donc, fut, malgré tout, mise en place pour détricôter le Concordat de 1801. Le Père Combes était un ancien séminariste « social » et avait le soutien d’un Diacre de l’église protestante Suisse, Ferdinand Buisson. Ce dernier fut cofondateur, en 1898, de la Ligue des droits de l’homme, qu’il présida de 1914 à 1926. De 1902 à 1906 il fut président de la Ligue de l’enseignement. En 1927, le prix Nobel de la paix lui fut co-attribué…

Mais remontons un peu en arrière, au « Siècle des Lumières » : par leur engagement contre les oppressions religieuses et politiques, remontant jusqu’aux guerres de religions en France, les membres de ce mouvement se voyaient comme une élite avancée œuvrant pour un progrès du monde. Combattant l’irrationnel, l’arbitraire, l’obscurantisme et la superstition des siècles passés, ils ont procédé au renouvellement du savoir, de l’éthique et de l’esthétique de leur temps. De manière très générale, sur les plans scientifiques et philosophiques, les Lumières voyaient le triomphe de la raison sur la foi et la croyance ; sur les plans politiques et économiques, le triomphe de la bourgeoisie sur la noblesse et le clergé. Les idées du philosophe Voltaire et de ses amis on entraîné par la suite une véritable révolution de l’ordre social en France et en Europe, avec un impact non négligeable sur la Révolution Française. Le désir de rationalité révolutionnaire se coupait du rationalisme dit « spirituel » de Descartes, jusqu’à conduire à une tentative d’éradication de l’Église et du christianisme dans son ensemble. Ainsi, la Convention nationale changea le calendrier du Pape Grégoire XIII (dit « calendrier grégorien »), système de mesure du temps, et le système monétaire, tout en plaçant l’idée d’égalité, sociale et économique, au plus haut point des priorités de l’État, jusqu’à l’institution d’un culte de substitution dit « de l’Être Suprême ». « Dieu est mort ! » dira Nietzsche.

(NB : En fait, à la suite de cette révolution sociale, s’instaura à la fin du XIXe siècle en Europe une révolution industrielle. C’est dans ce contexte que Nietzsche dira plus tard : « Dieu est mort ! » tout en voulant préciser « Il l’ont tué ! Nous l’avons tué ! ». La théorie nietzschéenne de la mort de Dieu s’inscrit à la suite à la Révolution industrielle, donc après que les humains eurent considérablement transformé leurs milieux de vie (urbanisation massive, prolifération des machines, bureaucratie, etc.). Marqués par les théories de Saint-Simon, Comte et Renan, beaucoup célébrèrent « le progrès ». Or Nietzsche lui-même critiqua l’idée de progrès, la qualifiant d’idée fausse. C’est dans ce contexte, issu de la pensée des Lumières, de la révolution sociale qui en découla, avec l’émergence de la révolution industrielle qui semblait donner tout pouvoir à l’homme, qu’il dira : « Dieu est mort ! » Cet apophtegme se trouve dans « Ainsi parlait Zarathoustra » et c’est surtout à cet ouvrage qu’on doit la popularité de l’expression. La citation complète est la suivante : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? » (Le Gai Savoir, Livre troisième, 125))

Après la Révolution Française, l’arrivée au pouvoir de Bonaparte en tant que Premier Consul en 1799, se caractérisa par une volonté de réchauffement entre la Papauté et le pouvoir, après les actions anti-cléricales de la Révolution. Bonaparte voulait ainsi, sur le plan international, asseoir et justifier son pouvoir, renouant avec la tradition, héritée du baptême de Clovis, et dite « France, fille aînée de l’Église », se remettant ainsi dans le rôle de premier défenseur du Saint-Siège.

Le Concordat de 1801 fut ensuite signé entre Napoléon Bonaparte et le Pape Pie VII. Il autorisa la réouverture des églises et restitua le repos du dimanche. De nombreux prêtres réfractaires revinrent ainsi d’exil. Avec l’élection du Pape Pie VII, Bonaparte décida de renforcer ce rapprochement, à la fois pour résoudre une crise religieuse en France, mais aussi pour éloigner les catholiques français du parti royaliste. La religion catholique devint « la religion de la grande majorité des Français » à défaut d’être la religion d’État. La nomination des évêques fut désormais le fait du chef de l’État, le Pape accordant ensuite l’institution canonique. Les évêques et prêtres étaient payés par l’État…

Bonaparte ajouta une série de règlements très contraignants destinés à gérer en détail la vie de l’église en France. Ces « articles organiques » ne seront jamais acceptés par le Saint-Siège car ils limitaient au strict minimum les relations entre les évêques français et le Pape. En février 1948, la Seconde République décide officiellement que la formule « Liberté, Égalité, Fraternité » sera la devise de la France. Ainsi, à partir de cette période, certaines municipalités, pour bien montrer la mise au pas du Clergé, et puisque les églises étaient propriétés de l’État, décidèrent d’inscrire la devise nationale sur les frontons des églises. Ces inscriptions ne datent donc pas seulement de 1905 !

On notera au passage que le territoire « Alsace-Lorraine » quitta la France pour l’Empire Allemand en 1871 par le Traité de Francfort ; il ne fut donc pas soumis à la Loi de 1905 qui détricota le Concordat. Ce territoire annexé au Reich redevint français par le Traité de Versailles de 1919 : il est donc toujours aujourd’hui soumis au Concordat !

Seconde partie

Quand les acteurs majeurs jouent à contre rôle  ….

Un jeu d’illusion pour perdre le spectateur

Dans la description du livre de Jean Baubérot que fit le Père Derycke lors de sa conférence, ce dernier évoqua plusieurs informations importantes quant à la genèse de la Loi de séparation de 1905 :

« j’en relève les principales :

– Où l’on voit comment Émile Combes ancien séminariste « social » déçu de son exclusion s’accommode fort bien du concordat qui lui permet de réguler les Églises et les évêques en particulier en les menaçant de les priver de leurs émoluments républicains. Puis se résoudre à un « divorce par mutuel consentement » qui suite à la chaleur des débats et des alliances nécessaires va devenir une véritable guerre.

– Où l’on voit le parti catholique se diviser entre ceux qui souhaitent retrouver une forme de plus grande liberté que celle du concordat, et ceux qui défendent la position sociale déterminante acquise dans le nouveau régime de la République.

– Où l’on voit les positions extrêmes des socialistes dont Jaurès pour envisager de proposer une location des églises confisquées pour une durée limitée au culte catholique et moyennant un loyer conséquent. Puis se rallier à un usage gratuit non limité dans le temps, en espérant que la vanité de la croyance s’épuisera d’elle-même.

– Où l’on voit Ferdinand Buisson, rapporteur d’un des projets de loi, – ancien diacre – d’une Église protestante Suisse libérale et profondément humaniste, proposer l’élection du curé comme celle du pasteur.

– Où l’on voit que cette séparation fut envisagée par les plus anticléricaux, comme ne devant s’exercer que contre les catholiques romains soumis au diktat du Pape, puis étendre cette notion aux protestants et aux juifs.

– Où l’on voit la libre pensée et des personnalités anticléricales tel Clémenceau, envisager la transformation des églises en écoles, en musées, ou en maternités ou en hôpitaux, avant de se raviser pour tenir l’unité nationale. »

 

 

Troisième partie

Des lames de fond …

La place des femmes

L’enjeu majeur de l’école

République et Saint Siège entre brouille et complicité historique

« Mais », continue Hugues Derycke, « l’ouvrage de Jean Baubérot permet aussi de croiser d’autres débats qui interférent avec la volonté d’opérer une séparation. Car en finale comme le propose le sous-titre de l’ouvrage de Jean Baubérot, c’est un impossible débat sur la liberté et la liberté de conscience qui s’instaure.

– D’abord une extrême méfiance par rapport aux femmes dont les consciences et les opinions sont soumises aux prédications des curés. Considérées sous l’influence de ces derniers, il ne peut alors être question de leur donner le droit de vote, et cet avis traverse les différents partis !

– Ensuite une interférence fondamentale sur la question de l’école, au regard de la construction par Jules Ferry et Ferdinand Buisson de l’instruction publique qui entraîne l’expulsion des congrégations enseignantes – 1904 – et des écoles catholiques. On oppose alors les religieux soumis à leur supérieur aux prêtres diocésains plus libres de leur jugement et engagés dans la proximité sociale de leur paroisse.

(Des religieuses quittent leur couvent et perdent leur costume tout en poursuivant une vie commune et un service de l’école.) (Ces congrégations religieuses enseignantes dissoute par la loi de 1905 détourneront cet interdit en se recréerons sous un autre statut, cette fois « laïque », en diverses associations, de sœurs, ou de frères, selon la loi de 1901. Cette loi permettait ainsi d’instaurer une autre autorité entre l’état et le peuple, pour pallier aux lacunes de l’État dans sa mission envers la Nation). Dans une vision scientifique et rationnelle, la Mission de l’école publique vise à la formation de la conscience libre du citoyen. Pour L’église, apparaît un champ d’action plus essentiel, celui de la liberté de l’enseignement ; la querelle scolaire ne fait que commencer !

– La Papauté intervient directement, mais dans le camp laïque on se méfie de ce qui relève d’un état étranger ; un incident : le rappel à l’ordre par le gouvernement de plusieurs évêques qui s’engagent dans le débat, provoque la rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège le 30 juillet 1904. Même si pendant quelque temps un chargé d’affaire reste à Rome, car les deux États gardent la mémoire que par

l’établissement des relations diplomatiques et l’échange de représentant permanent, la France et la Papauté ont initié au 16ème siècle, la forme moderne de la diplomatie.

– Il faut évoquer la présence de l’Église qui aide à structurer les colonies ou qui permet à la République de maintenir son empire ; antagonisme en France, alliance outre-mer !

 

Conclusion

Passer du Petit père Combes un ultra « hésitant »

à

Aristide Briand un Radical « pragmatique »

Le ministère Combes tombe en Janvier 1905. Son projet de loi surchargé de débats et d’extrêmes tensions contradictoires parfois au sein d’un même parti et d’un même camp ne peut plus rallier une majorité.

Aristide Briand, un jeune orateur doué et reconnu pour son écoute et son respect de ses contradicteurs, capable de se glisser dans un premier rôle provisoire de président de commission, à qui on doit déjà un avant-projet en 1903, peut alors entrer en scène comme un possible fédérateur de tant de contraires. Mais ceci sera le thème du prochain tome ! ou de la prochaine saison !

Pour garder la métaphore initiale, », poursuit Hugues Derycke, « lire les détails des positions et des débats fait signe à une série tv celle « du baron noir » (sa troisième saison est annoncée) qui illustre nos débats politiques actuels, le lecteur y trouvera matière à réfléchir l’actualité de biens des conflits d’opinions sur la laïcité, l’école, la place des religions dans la société, la force ou non d’une morale universelle … Entre le journal et la lecture de cette « somme universitaire » il m’est arrivé de trouver bien des résonances. »

Débat : Et maintenant ?

Les Présidents de la Ve République et le Vatican (compléments d’informations)

Laïcité aujourd’hui…

Transmission de la culture religieuse… difficulté d’enseigner le fait religieux

Président de la République et Chanoine du Latran

Les Présidents de la République Française reçoivent tous le titre de proto-chanoine honoraire du Latran au cours d’une cérémonie dans la basilique Saint-Jean-de-Latran, la cathédrale du Pape, tournée vers le monde (la cathédrale de l’évêque de Rome étant la Basilique Saint-Pierre). Le titre de « premier et unique chanoine honoraire de l’archibasilique du Latran » remonte à la royauté et à Louis XI. Il a été réactivé par le roi Henri IV, qui, après avoir abjuré sa religion protestante et reçu l’absolution du pape, a fait don au Latran de l’abbaye bénédictine de Clairac, dans le Lot-et-Garonne. En échange, il a reçu ce titre canonial, décerné par la suite aux rois de France.

Historiquement, le titre insérait la France « dans la géopolitique romaine aux côtés des autres puissances de l’époque : l’empereur germanique était chanoine de Saint-Pierre, le roi d’Espagne chanoine de Sainte-Marie-Majeure tandis que, avant la Réforme, les rois d’Angleterre avaient été chanoines de Saint-Paul-hors-les-murs ».

Depuis, une messe est célébrée chaque année le 13 décembre en la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome, en l’honneur de la France. Tous les rois de France, puis les chefs d’Etat, étaient chanoines honoraires, mais ce n’est qu’en 1957 que le président René Coty s’est déplacé à Rome pour prendre réellement possession de ce titre (la cérémonie consiste en la remise d’une stalle dans la basilique). Le fait de venir jusqu’à Latran pour recevoir ce titre ne doit rien au hasard. C’est ce qu’ont fait Charles de Gaulle, Valéry Giscard D’Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, ou Emmanuel Macron.

A l’inverse, Georges Pompidou, François Mitterrand et François Hollande, qui ne souhaitaient pas marquer cet héritage, ont préféré ne pas se rendre à Latran.

Le Président de la République Française est le seul laïc à être membre de ce collège de clercs qui, comme tout chapitre, remplit un office liturgique d’intercession et non une charge pastorale. Que le chef de l’État vienne en personne prendre possession de sa stalle, ou qu’il se contente d’accepter le titre sans venir le recevoir officiellement, il est en tout cas représenté chaque année le 13 décembre au Latran par son ambassadeur près le Saint-Siège, à l’occasion la messe pour la France.

NB : Ce titre « religieux » n’est pas le seul dont hérite le président de la République à sa prise de fonctions. Le chef d’Etat français devient aussi :

  • co-prince d’Andorre, avec l’évêque d’Urgel, en Espagne, un rôle protocolaire ;

  • chanoine honoraire des cathédrales de Saint-Jean-de-Maurienne, Saint-Julien du Mans, Saint-Maurice d’Angers, Saint-Jean de Lyon, Saint-Etienne de Cahors et Saint-Etienne de Chalons et des églises Saint-Hilaire de Poitiers, Saint-Martin de Tours et Saint-Germain-des-Prés, à Paris,

  • proto-chanoine de la basilique Notre-Dame de Cléry et de la cathédrale d’Embrun.

  • protecteur du domaine de Chambord et de l’Académie française, deux titres non religieux remontant aussi à la royauté.

Les visites présidentielles au Vatican

À l’exception de Georges Pompidou, tous les présidents de la Ve République ont rendu visite au pape à Rome. Les liens qui unissent la France et le Saint-Siège et les échanges qui se développent entre les deux pouvoirs, s’établissent sur une tradition diplomatique et religieuse héritée de siècles d’histoire commune. Une approche, plus spécifiquement bilatérale, peut être envisagée concernant la France et ses relations avec le Saint-Siège entre 1958 et 1969 – présidence du Conseil puis présidence de la République du général de Gaulle – période marquée par la rencontre de personnalités de haute stature (de Gaulle, Jean XXIII, Paul VI) et la réunion d’un événement majeur, le concile de Vatican II.

Institutions classiques de la diplomatie française, le ministère des Affaires étrangères et plus particulièrement l’ambassade de France près le Saint-Siège continuent d’être, au cours de cette période, les pivots autour desquels se concrétisent les relations avec la papauté. Cependant, des nouveautés sont apportées à ces structures traditionnelles. Elles témoignent de l’esprit de la Ve République, des compétences nouvelles du président de la République en matière de politique étrangère et de l’approche qu’a le général de Gaulle de ces questions.

L’ambassadeur français est l’un des rares chefs de missions diplomatiques à rencontrer le pape en tête à tête au moins deux fois par an. Il s’entretient également régulièrement avec le cardinal secrétaire d’État – dont la fonction peut s’apparenter à celle de « Premier ministre » du Saint-Siège – et chaque semaine avec le secrétaire de la Sacrée Congrégation pour les affaires ecclésiastiques extraordinaires, le deuxième personnage de la secrétairerie d’État, chargé des relations avec les États, sans compter les entretiens avec les autres chefs de dicastères. Enfin, cette intensification des échanges avec la papauté voulue par de Gaulle trouve une autre déclinaison dans les visites officielles que ce dernier rend au pape, à deux reprises en juin 1959 et en juin 1967.

C’est un mode d’échange totalement nouveau pour les deux pouvoirs. Certes la visite officielle du président René Coty à Pie XII en mai 1957 marque un premier tournant historique, puisque aucun chef d’État français n’avait rendu visite au pape depuis quatre cent soixante-deux ans et la venue de Charles VIII à Rome en 1495 – il faut dire qu’à cette date la Rome pontificale avait attendu bien davantage encore, six cent quatre-vingt-quinze ans, depuis la visite de Charlemagne ! Principe inédit, ces visites d’État, dès lors régulières (1959, 1967…), constituent un moteur rythmant, impulsant désormais les relations entre la France et le Saint-Siège. La relation personnelle qui se noue alors entre le président de la République et le pape donne davantage de consistance à ce dessein qui veut maintenir à un degré toujours plus élevé de cordialité et de confiance les échanges entre le gouvernement français et le gouvernement de l’Église.

Répondant aux souhaits du général de Gaulle, cette évolution originale de l’action diplomatique à l’égard du Saint-Siège s’exprime en premier lieu dans les discussions autour des points de l’organisation hiérarchique de l’Église, où l’État est appelé à intervenir.

À l’instar des décennies précédentes, un des principaux sujets d’échanges entre les autorités françaises et le Saint-Siège de 1958 à 1969 demeure la nomination des évêques de France, qui nécessite une participation des deux pouvoirs. Ces échanges s’inscrivent dans un cadre historique et juridique précis. Cependant, tout en restant dans cette structure, le général de Gaulle montre son désir d’optimiser les discussions avec Rome afin de voir choisir des prélats à un degré d’excellence toujours plus élevé, dans l’intérêt de l’Église mais aussi dans celui bien compris de l’État…

En vertu du canon 329, § 2, du Code de droit canonique, les évêques sont choisis « librement par le pontife romain ». Néanmoins, et malgré l’absence de concordat entre la République française et le Saint-Siège depuis la loi dite de séparation du 9 décembre 1905, le gouvernement français s’est vu reconnaître un « privilège » par le Siège apostolique. Les négociations organisant le rétablissement des relations diplomatiques aboutissent en effet à la remise, le 20 mai 1921, par le cardinal Gasparri, secrétaire d’État du pape, d’un aide-mémoire au représentant à Rome du gouvernement Briand. Ce texte fixe dès lors le cadre juridique de la procédure de nomination des évêques en France ; il demeure en vigueur sous la Ve République. Il prévoit, par « une exception pour la France », que le cardinal secrétaire d’État interroge l’ambassadeur français pour savoir « si le gouvernement a quelque chose à dire au point de vue politique contre le candidat ».

S’il ne remet pas en cause ce mode de nomination des évêques en France, de Gaulle y apporte une exigence nouvelle. Il affirme clairement, dès 1961, sa volonté de voir améliorer les démarches des différents acteurs français. Pour le chef de l’État la raison est simple : il faut favoriser l’amélioration constante de l’épiscopat, qui doit constituer un véritable corps d’élite et ainsi participer à la diffusion de la pensée, de la culture, donc de l’image de la France et de son influence dans le monde – qui demeure une des grandes ambitions de De Gaulle.

La deuxième phase, qui s’ouvre en 1969 et se termine en 1995, est nettement plus délicate. Georges Pompidou est le seul président de la Ve République à ne pas avoir accompli le voyage romain. Une abstention due aux convictions plus laïques du successeur de De Gaulle, mais surtout au contexte de l’époque. Dans l’atmosphère chahutée des années post-68, le catholicisme français, revendicatif, tient à distance les dépositaires des pouvoirs temporel et spirituel. Les évêques veulent bien être reçus à l’Élysée, mais à condition de ne pas être vus ! Dans cette ambiance peu propice aux célébrations en grande pompe, la France et le Vatican s’ignorent prudemment.

Le 1er décembre 1975, Valéry Giscard d’Estaing referme la parenthèse en rendant visite à Paul VI.

Jacques Chirac assure le pape de la fidélité de la «fille aînée de l’Église»

Premier président socialiste, François Mitterrand ne voulut pas venir à Rome recevoir le titre de chanoine d’honneur du Latran. Pas de visite officielle mais, seulement dix mois après son élection, il rend une « visite privée », le 28 février 1982, à Jean-Paul II. Il y avait chez Mitterrand une volonté de réinscrire le catholicisme dans la mémoire française. Les deux hommes s’estiment et ne manqueront pas de se revoir, notamment à l’occasion des nombreux voyages que le pape polonais effectua en France.

Enfin, avec l’élection de Jacques Chirac en 1995, s’ouvre une nouvelle étape des relations entre les présidents et le pape. Jacques Chirac, qui a toujours été fasciné par Jean-Paul II et l’a déjà rencontré (en tant que maire de Paris ou premier ministre), effectue avec son épouse une visite d’État (la première depuis 1959) au Vatican le 20 janvier 1996. Jacques Chirac assure le pape de la fidélité de la France, « fille aînée de l’Église ».

Au fil de l’histoire, la visite présidentielle au Vatican est donc entrée dans les mœurs républicaines. Qu’il s’agisse d’une visite privée ou officielle, le temps fort de ces rencontres reste l’entretien en tête-à-tête entre les deux hommes. Une demi-heure pour de Gaulle en 1959, une heure pour Giscard en 1975. Si le secret sur ces échanges est bien gardé, on sait qu’ils sont l’occasion de parler des grands enjeux internationaux.

Le réseau diplomatique du Vatican est l’un des meilleurs du monde. Ces rencontres au sommet ont également toujours été l’occasion d’aborder les difficultés du moment : la légalisation de l’avortement avec Giscard d’Estaing, l’enseignement privé avec Mitterrand ou les racines chrétiennes de l’Europe avec Chirac.

Les autres Présidents de la République ont continué d’entretenir d’étroites relations avec le Vatican :

Nicolas Sarkozy sera reçu par le pape Benoît XVI, le 20 décembre 2007 ; il effectuera un discours au Palais du Latran. Il sera ensuite reçu toujours par le pape Benoît XVI en « entretien privé », le 8 octobre 2010 (Discours de Nicolas Sarkozy au Vatican) (Prière du cardinal Tauran pour la France).

François Hollande a été reçu par le pape François en « visite privée », le 24 janvier 2014 (Communiqué salle de presse), puis toujours par le pape François après l’assassinat du Père Hamel, le 17 août 2016.

Emmanuel Macron sera reçu par le pape François, le 26 juin 2018 et fera une intervention lors de la cérémonie pour la France au Latran, et un discours devant la communauté ecclésiale française de Rome. On retiendra le discours d’Emmanuel Macron devant les évêques de France 9 avril 2018.

Laïcité aujourd’hui…

L’exposé du Père Hugues Derycke a permis d’ouvrir un débat riche avec l’auditoire, quant aux implications actuelles de cette loi, notamment face au terme de « laïcité ». Cette laïcité ne se retrouve pas dans certains pays : aux USA le président prête serment sur la Bible, et les écoles américaines marquent toutes les fêtes religieuses des différentes confessions. Ceci permet à chacun de s’instruire sur la religion de l’autre, et de mieux comprendre l’ « autre ». Au Royaume-Uni, la Reine est garante de la stabilité du dogme de l’Église Anglicane…

« Le mot laïcité », comme l’a fait remarqué notre conférencier, « apparaît dans le contexte de la loi de séparation des églises et de l’état en 1905, cependant il n’est pas dans le loi .… Il est utilisé par Ferdinand Buisson comme rapporteur de la loi. D’où la difficulté formelle d’en donner une définition en rapport avec la loi de 1905, car la loi si elle est la référence de la laïcité n’en utilise pas le terme … »

Cette laïcité française, induite par la Loi de 1905, peut se définir de quatre manières, comme l’explique le Père Derycke :

« En 2004 le rapport Stasi va tenter deux définitions :

1°) une définition historique et narrative : « la France est le pays d’Europe qui a mis en œuvre avec le plus rigueur le principe de laïcité et qui accueille en son sein la plus grande communauté juive et la plus grande communauté musulmane d’Europe ».Il faut préciser que les communautés musulmane d’Allemagne et de Grande- Bretagne sont issues de la Turquie ou du Pakistan (à savoir des pays non arabes). La majorité de la communauté musulane Française est issue du Maghreb et principalement d’Algérie – qui avait été un département Français … Une communauté Bouddhiste également significative est présente en France. Le rapport ne mentionne pas alors la mémoire catholique et le fait que dans les établissements scolaires catholiques représentent 20 pour cent des élèves, que ces établissements sont associés à l’éducation nationale et que leur enseignants sont reconnus comme des agents du service public et donc sont payés comme des fonctionnaires… (loi du 31 décembre de 1959 qui promeut le contractualisation de ces

établissements privés avec l’état).

2°) Une seconde définition formelle et légale : « La Laïcité est un principe fondamental et un cadre de référence qui s’imposent à tous ». Cette définition s’inscrit dans une tradition juridique et son application relève in fine de l’arbitrage du conseil d’état. » (Il s’agit ici d’un cadre pragmatique qui se rapproche de la tradition juridique anglo-saxonne d’une nécessaire interprétation. On peut ici souligner ce paradoxe : la Laïcité française n’est pas régi selon un code juridique de type napoléonien à savoir un droit positif, mais par un perpétuel ajustement pragmatique donc interprétatif et soumis à la régulation finale du conseil d’état à partir d’une interprétation de la loi de 1905, historique et sanctuarisée.)

« En 2005 à la commémoration du centenaire de la loi de 1905 deux autres définitions sont intervenus lors des interventions de ce centenaire.

1°) Celle d’Émile Poulat qui, issu de la tradition catholique, va la conjuguer avec l’avancée du Concile 2 qui reconnaît la Liberté de Conscience. « La laïcité c’est 66 millions de liberté de conscience, celles des citoyens français ». Cette définition particularise l’articulation de la liberté de conscience et la laïcité. Elle est féconde en terme de

sociologie et de philosophie.

2°) Au cours des commémorations, lors d’un débat avec le Vice-président du conseil d’état, Renaud Denoix de Saint Marc, celui-ci a proposé une autre définition conforme à sa tradition protestante : « protéger le citoyen des violences religieuses« . Elle fait remonter la laïcité aux 16ème siècle et aux guerres de religions. Elle permet de mieux comprendre le fait que le foulard islamique est reçu comme une violence à la liberté des femmes.

Ces différentes définitions dessinent un panorama Géopolitique, Juridique, Sociologique et Philosophique, et Historique .… »

Transmission de la culture religieuse… et de la difficulté d’enseigner le fait religieux

La laïcité ne doit pas entraîner un effacement des cultures religieuses. Elle nécessiterait plutôt un rapprochement religieux (œcuménisme) et une promotion culturelle du fait religieux.

C’est ainsi que dans la suite du débat sur la laïcité nous avons abordé la question de la transmission de la culture religieuse. La question est délicate car elle touche à la difficulté d’enseigner les faits religieux dans un système scolaire laïc donc plus soucieux de neutralité que de compétence en ce domaine et ce avec un corps enseignant peu ou pas formé et qui par nature craint de se risquer en terrain peu connu ou mal maîtrisé. Il s’agit là du « point faible » de la société française. On passe d’une approche respectueuse de la liberté de conscience à une forme d’ignorance ….donc de méconnaissance voire de crainte qui aboutit le plus souvent à une stricte abstention du fait religieux dans l’enseignement …. et à des chartes d’absence totale de référence religieuse dans l’espace public et dans la transmission de valeur. La religion, et plus encore les religions, font alors peurs, plus par ignorance que par excès d’intolérance …

Une stricte abstention des références bibliques ou religieuses ne permet pas l’acquisition d’un « bagage » culturelle, que ce soit dans le domaine de la culture classique ou celui de certaines formes de cultures contemporaines. L’art sacré est discrédité non par militantisme mais par simple peur de ne pas en saisir la portée. La porte plus large de la spiritualité continue fort heureusement de proposer des interrogations et des chemins avec la limite que cette porte semble d’autant mieux praticable qu’elle n’utilise pas les symbolismes des religions de la mémoire française et donc principalement du christianisme … Ce paradoxe est désormais connu, et il n’indique pas forcément un anti-christianisme militant… mais une fois de plus une « ignorance » qui déconcerte les tenants de l’enseignement ….

Cependant cette transmission culturelle religieuse continue de se glisser comme une transmission de sens et d’émotion. On peut même y percevoir des réceptions de ce que porte la « subversion » chrétienne du passage de Dieu, par Amour, de la mort, au travers de la croix, à la Vie, et de la tonalité de la résurrection comme invitation à la conversion et à l’ouverture à une fraternité universelle.

Ces points n’ont été que rapidement évoqués dans la conférence. Mais la question mérite d’être posée : celle de la pertinence d’un christianisme culturel qui peut avoir comme acteurs et comme référents des dimensions plus larges que la foi confessée. La musique est ici un média essentiel plusieurs fois évoqués dans le débat notamment avec un ancien producteur de France Musique …. un conversation à reprendre.

(NDLR : On se rend compte que l’art a souvent été « catalysé » par les religions. En effet, la pédagogie « religieuse » a longtemps utilisé l’art comme langage, comme vecteur. Les religions ont été « matrices » de production artistique. L’art sacré, s’il existe, est devenu un des piliers de la culture de notre civilisation. L’art en général est d’ailleurs très proche de la spiritualité : il est témoin de l’aspiration humaine à une forme de transcendance, à la conquête du beau, du parfait, à la recherche d’une sagesse suprême (philosophia), d’une philosophie émanant du divin… Comme disait Socrate, la philosophie est la science du beau, du vrai, du juste. L’enseignement de l’art pourrait à son tour être un moyen de s’intéresser culturellement à la spécificité de chacune des religions. La pédagogie « de l’art » pourrait à son tour nous renvoyer à chercher sur notre transcendance, à nous questionner et nous instruire sur le spirituel, à partir des messages laissés par les œuvres et leurs créateurs.)